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Ausone au Bouscat
Écrit par Jean-Pierre   

 

 «Ausone» un grand vaisseau pour les enfants que nous étions                                    

Prolegomènes

Sans celui que j'appellerai, tout au long de mon histoire «Pépé» celui que j'ai toujours considéré comme mon Grand Père, de son vrai nom Raoul Giraud, Ausone et son histoire n'auraient pas existé.
Il est important pour moi de préciser que Pépé et son épouse Maria, sans enfants, avaient adopté de cœur leur trois nièces, les trois sœurs Brisson (aucune des trois n'avait plus de 4 ans) suite à la défaillance dans leurs responsabilités parentales de mes grands parents Brisson. Maman et ses sœurs avaient donc grandi à Ausone.
  

Nous sommes en 1945

Nous découvrons Ausone à notre retour d’Algérie dès la fin de la guerre de 1940. Maman a pu dégoter 3 places sur «la Providence» navire de passagers reprenant la ligne France Algérie après avoir fait le transport des troupes à travers le monde pen-dant la guerre.
Après avoir débarqué à Marseille, non sans avoir manœuvré au milieu de centaines de bateaux coulés ou renversés dans le port suite à la guerre, nous rejoignons Bordeaux dans un antique train à vapeur ressuscité des bombardements.
 
Pépé est tout de suite ce Grand Père dont Maman nous avait souvent parlé. Il est venu nous chercher à la gare avec son chauffeur, Mr Crollard, un p'tit bonhomme que j'ai toujours vu habillé d'un tablier gris et coiffé d'un éternel béret vissé sur la tête. Je me rappelle l’émotion de Maman  lors de ces retrouvailles. Une fois nos valises mises dans la malle nous avons pris la direction d'Ausone.
 
Ausone se divisait en deux importants bâtiments. Dès le  portail d 'entrée franchi nous trouvions sur la droite la partie château, à gauche les annexes, granges et habitation du jardinier. Une grande cour ombragée de marronniers séparait les deux édifices. Cette cour resta pour nous un terrain de jeu que nous ne quittions que pour le parc ou les alentours d'un ancien camp de DCA allemande laissé à l'abandon 
 
Dès la porte d'entrée passée on avançait dans un grand vestibule sur lequel s'ouvrait une large cage d'escalier sur la gauche pour accéder à l'étage. Sur la droite vous trouviez la porte de la grande cuisine terminée par la souillarde, pièce où l'on faisait la vaisselle et l'on trouvait le garde manger. Droit devant vous celle de la salle à manger. Cette dernière acceptait la grande table que de nombreuses rallonges pouvaient agrandir à volonté. Deux grands placards creusés dans l'épaisseur des murs  abritaient plusieurs services de vaisselles, celle de l'ordinaire, celle du dimanche et celle des grands jours. L'argenterie trouvant place dans une splendide armoire vitrée et dans un argentier.
 
Chacune des extrémités de cette pièce abritait dans une niche pour l'une une Vénus de Milo d'un bon mètre cinquante de haut, un grand vase décoratif pour l’autre. Une grande comtoise. Cette pièce s'ouvrait sur le «petit salon». 
 

C'était la pièce la plus sympathique du bas. Les murs étaient couverts d'une jolie tapisserie de toile «flottante» peinte et fixée sur des baguettes, représentant un paysage bucolique aux belles couleurs éclairant la pièce. De beaux meubles complétaient le décor. Un secrétaire vertical et un autre à boules attendaient là, surveillés par une grande bibliothèque  chargée de nombreux livres
Côté opposé à ce dernier s'ouvrait le grand salon. Il n'était fréquenté que le dimanche et les grandes occasions Lui aussi possédait une splendide tapisserie «flottante» au décors  de guerres napoléoniennes, un piano, de jolis meubles, tables, fauteuils et canapés, de nombreuses colonnettes supportant d'antiques sculptures, une grande cheminée surmontée d'une pendule en marbre de style napoléonien, veillée par une paire d'immenses candélabres, complétait et réchauffait l'ensemble.
 

Montons à l'étage

La première travée d'escalier donnait sur un palier distribuant une pièce unique qu'on 
appelait la salle de repassage. Un immense poêle à bois ou sciure de forme tronconique à facettes trônait dans la pièce avec sa multitude de fers en attente.
La deuxième travée s'ouvrait sur un large palier meublé d'une imposante armoire et  d'une commode, une belle pendule à balancier réglait les heures pour tous et une très amusante boite à musique agrémentait le dessus de ladite commode.
Notre chambre donnait directement sur le palier , sa fenêtre donnant sur la cour, le mur opposé à la fenêtre délimitait un couloir légèrement élargi au niveau de la chambre de Pépé et de celle de Mamic. Ces deux chambres donnaient sur le parc. Elles étaient séparées par deux salles de bains complètes, lavabo, bidet, baignoire, chacune d'entre elles donnant sur le parc. La partie la plus étroite du couloir desservait sur la droite et la gauche deux chambres. Tout au bout de ce couloir nous trouvions la petite salle de bain munie d'une petite fenêtre donnant sur le chemin Ausone.
Bon, revenons au palier: De ce palier repartait un escalier assez étroit qui menait donc au deuxième étage où se trouvaient la chambre de Gabrielle l'employée de maison et de sa fille ainsi qu'une autre pièce qui servait à Jany Verrier le frère cadet de Tati Marguerite.  L'accès de cette partie du palier était condamné par une porte  privative.
En fin de parcours on accédait au  grenier. Je me rappelle y être rentré en cachette et y avoir fait pas mal de bêtises..
 

Passons aux annexes de la maison.

Pour la petite histoire, les annexes d' Ausone étaient encombrées, pour l'une par les meubles que Maman avait ramenés d’Algérie, pour une autre par tous les outils de jardin. Quant à la troisième, toute intrusion nous était interdite.  Cette interdiction et cette serrure provocatrice nous incitèrent plus tard à y rentrer coûte que coûte. Avions nous trouvé une clé ? Un tournevis avait-il fait l'affaire ? L’excitation du moment me l'a fait sans doute oublier. Nous avions  dès  lors violé les ordres. C'était trop tard. Poussant de l'avant nous avons découvert , parfaitement rangées, certaines montées sur cale, dix ou douze voitures de la marque Talbot dont deux splendides Lago.et un cabriolet très ancien.  Inutile de vous dire notre surprise. Après être montés dans chacune d'entre elles, nous sommes revenus à nos jeux sans avoir réussi à refermer complètement la porte . L'affaire fut connue bien plus tard et nous avons été obligés d'avouer ….Faute pardonnée....
En fait il s'agissait de voitures appartenant à certains  clients de Pépé qu'il avait cachées afin qu'elles ne soient pas réquisitionnées par les allemands durant la guerre.
La quatrième partie servait de logement au jardinier et à sa famille
 

Le parc et le jardin

Le jardin était traversé par une cressonnière prenant sa source dans la propriété même  Source signalée par deux grands palmiers. L'un d'entre eux existait encore il y a quelques années.
Ausone était entouré par le parc qui descendait jusqu’à à la voie ferrée qui ceinturait Bordeaux. Le parc abritait de nombreuses essences (magnolias, arbres de Judée, tilleuls) et de pelouses engazonnées le long desquelles des orangers, citronniers et mandariniers trouvaient place dans des bacs blancs. Ces derniers étaient remisés chaque année dans une grande serre, entièrement vitrée sur une de ses faces, pour y passer l'hiver à l'abri du froid et du vent. Un long mur de pierres limitait l’ensemble tout au long du chemin Ausone. Tout au fond de la propriété,  dans un décor plus sauvage, nous avions découvert  une importante pièce d'eau qu'on appelait le «vivier» vraisemblablement d'origine romaine du fait de la présence  de pierres et dalles rappelant cette époque. J’ajouterai aussi l’existence des restes d'un petit temple de la même époque dont je n'ai qu'un souvenir plutôt sépia ..on disait qu'un souterrain partant de cet endroit conduisait aux environs de la place des Quinconces sous laquelle se trouvait le Château Trompette dont j'ai aperçu un des derniers vestiges avant que des travaux ne les fissent disparaître.( réalité ou légende?)
Parlant du jardin, on ne peut omettre de dire que pendant  la guerre 39 45 Pépé avait distribué une grande partie de la propriété à des gens en grande difficulté leur permettant ainsi de cultiver un bout de terre.
        

 

 

 

La vie à bord

Quelle surprise pour  mon frère Jean Marie et moi de découvrir le lieu qui devait dès lors devenir  notre nouvelle maison.
Quelle différence avec notre appartement de Mostaganem......     Une grosse maison bourgeoise, avec des pièces immenses, un large escalier distribuant de nombreuses pièces dès l'arrivée sur un grand palier. Une nouvelle vie commençait alors pour nous.
 
Nous étions tous les jours très nombreux à table. Il est vrai que Pépé hébergeait pas mal de gens dans sa demeure. 
 
La famille, pour nous aussi, s’agrandissait. Il y avait Mamic (Jeanne Delphine Brisson) ma vraie Grand Mère. C'est elle la maîtresse de maison. Elle est la belle- sœur de Pépé . Elle est rentrée peu de temps après la mort de Maria sa sœur, l'épouse de Pépé, pour tenir la «maison». Tonton Charles et Tati Simone qui relevait d'un gros accident. Elle avait eu le bassin broyé par un énorme portail qui avait basculé sur elle tandis qu'elle cherchait une malheureuse poule échappée. Elle s’occupait alors du poulailler de la maison . Il est vrai que la guerre avait obligé de nombreuses familles à vivre un peu en autarcie et que les œufs et les poules permettaient d’agrémenter l’ordinaire. Grâce à ces œufs Tati nous avait longtemps confectionné des biscuits qu'elle nous  envoyait en Algérie. Il y a aussi  Jany Verrier, souvent les Fortin et enfants, les Debelleix,  les Vidaillac. Tous sont des neveux de Pépé, enfants de sa sœur Jeanne.
 
Malgré les difficultés d'approvisionnement  grâce au jardin potager et  au poulailler nous n'avons jamais manqué de rien. Pépé se débrouillait souvent à trouver de la viande chez les nombreuses relations qu'il avait su se créer, il dirigeait avec son frère Fernand un grand garage et distribuait les marques Tabot et des camions et tracteurs Latil.
 
Je me souviens des tartines de pain grillé habillées d'une épaisse couche de crème de lait au petit déjeuner. Le jardin potager permettait à tout ce petit monde de ne manquer de rien
Monsieur Péfaud, le jardinier, et son épouse l'entretenaient avec soin. Une partie de ce jardin lui étant totalement acquise. Il en commercialisait les légumes auprès de sa propre clientèle ( leur fils Michel était notre camarade de jeux ) . 
 
Inutile de vous décrire les tablées qu'à chaque repas Gabrielle, la femme de services, avait à préparer. Mamic nous avait très rapidement appris à mettre le couvert. Nous étions  Jean Marie et moi invités à manger à la «table enfants» tout en devant respecter les règles de bienséance de la grande table ( se tenir les coudes collés au corps, poser ses couverts suivant un protocole établi, ne pas parler trop fort, ne pas se lever avant la fin du repas ou sans permission etc …) Ce ne fut que plus tard que nous fûmes invités à la table des «grands». A la fin du repas, chacun son jour, Jean Marie et moi avions le plaisir de porter et d'allumer l'éternel cigare de Pépé. A la première bouffée de fumée Mamic s’insurgeait et la brouille était fréquente....Tout le monde riait alors sous cape au sourire malicieux de Pépé qu’entraînaient généralement ces reproches. Mamic était d'un tempérament facilement colérique qui l’amenait souvent à quitter la table.
Pour la petite histoire, il lui arrivait quelquefois de quitter le repas et elle se faisait porter ce qui pouvait rester d'une bonne bouteille ouverte par Pépé ainsi que le reste de repas.   
Le repas terminé Pépé quittait la table et la salle à manger pour rejoindre le petit salon.  C'était là que Pépé, depuis sa retraite, passait son début d'après midi à lire le journal du jour ce qui entraînait toujours pour nous un amusant moment quand le journal commençait à glisser de ses genoux pour finir au sol. Pépé reprenait alors l'allure d'un lecteur non sans avoir regardé si quelqu'un avait pu le voir sursauter..à la chute du journal. La sieste pouvait alors reprendre.
 
Le repas du soir se passait sous l'égide du même rituel que celui de midi. 
 
Le repas pris, Mamic et les femmes près du poêle s'activaient au tricot ou au reprisage.  Pépé et les hommes conversant à tour de rôle. Mon frère et moi étions alors conviés à monter dans notre chambre.
 
Chaque dimanche un jeu de rallonges était rajouté à notre grande table. Fernand Giraud (frère de Pépé) venait manger avec son épouse Adèle et leurs deux enfants Daniel et Louis. Les Fortin ( François, Marguerite et leurs enfants) y étaient souvent invités. Ce jour là Pépé recevait à table un vieil ami ruiné, Raoul Valet;  quelquefois une vieille amie antiquaire de Bordeaux
 
Le dimanche, une fois par mois, dès la fin du repas, nous partions avec Pépé dans la Citroën ou la Talbot de service conduite par Tonton Charles (Noguez) époux de Tati Simone pour distribuer des colis destinés aux pauvres de Saint Vincent . Nourriture, vêtements, chaussures étaient remis,suivant les besoins à chacune des familles.
 
Notons qu'à l'époque où Pépé travaillait , son chauffeur le ramenait pour le repas de midi. Ce dernier mangeait alors à la cuisine avec Gabrielle et le ramenait ensuite au garage .
Le jour de l'an, Pépé trônait dans un des nombreux fauteuils auprès de la cheminée. Ce jour-là, employés du garage, famille, neveux et de nombreux amis rendaient visite à Pépé pour lui présenter leurs vœux.
 
Pépé recevait chacun d'eux. Il extirpait alors d'une corbeille une enveloppe nominative dans laquelle étaient cachés les étrennes, un chèque ou un billet. Tout le monde avait droit de piocher des bonbons au chocolat, certains avaient droit à un chocolat chaud ou à un thé avant de repartir. C'était très folklorique mais sincère. 
Puis les années s’écoulèrent et peu à peu Ausone se vida de ses hôtes .
 
Les dimanches, Pépé ne reçut bientôt que ses proches . Son frère Fernand son épouse Adèle et leur deux enfants Daniel et Louis. Louis cueillit une « fleur » Jeannette et bientôt leurs petits égaillèrent la tablée. Il ne restait plus avec eux que maman, mon frère et moi avec Tati Simone et son mari Charles Noguez
Chaque dimanche Pépé mettait une voiture du garage à la disposition de Tonton Charles pour l'amener à la messe du Bouscat. Au retour nous montions alors tous pour déjeuner à Ausone non sans passer par la pâtisserie Dastarac.et approvisionner Pépé en cigares . 
 
La vie s'écoulait ainsi à Ausone dans l'ambiance chaleureuse dont Pépé avait entouré les siens. Je garde de lui un attendrissant souvenir. Il nous a toujours considérés comme ses vrais petits enfants
 
En 1963 le Commandant du «Bateau» s'éteignait, entouré de son équipage pour lequel il avait tant fait... Peu de temps après «Ausone» coulait, emportant dans ses ruines la belle histoire de vie d'un homme au grand cœur.
 
Jean Pierre Albet 23 Août 2015